Voyage en brousse

 
Par Claire Tottoli attachée à la Maison des Enfants de Bangalore (Inde).
Pascal, Marie - Annick et Noemi Pingault, Claire Tottoli.

« We live in a beautiful world »
(Chanson « Don'T panic » du groupe Coldplay)

A voir : la cassette vidéo du Niger.

Oui, la Terre est si belle ! Quel beau cadeau que d'y habiter !

Nous prenons la route pour le Nord du Niger : direction Abalak, sur la route d'Agadez, pour rejoindre les campements de nos amis Woodabes. Pascal séjourne plusieurs semaines par an avec eux, et pour la première fois il emmène Marie Annick, Noémi et Claire. C'est Mohamed et Ibrahim, jeunes hommes que Pascal connaît depuis maintenant une dizaine d'année, qui nous conduisent vers leur campement.
Nous partons avant tout pour partager une tranche de vie avec nos amis nomades : nous partons pour apprendre, découvrir, comprendre ce peuple au mode de vie ancestral... nous partons aussi pour partager avec eux ce que nous sommes, nos savoirs, et ce que d'autres personnes ont voulu leur donner - des gens en Europe, au Canada... se sont mobilisés pour aider nos amis Woodabes dans cette difficile période de sécheresse.
Nous travaillerons à la Maison des Enfants ou plutôt « Maison Tente des Enfants » que Pascal a lancé en septembre 2005. L'autre objectif de notre séjour est d'acheter des vaches pour les Woodabes, qui après 3 années de sécheresse, ont perdu quasiment tout leur troupeau.

Niger, 2005

NIAMEY - ABALAK- Campement Jagri Chakri.

Une route rectiligne... un « tout droit », comme on dit en Afrique, qui n'a pas de fin... une chaleur étouffante, qui mêlée au ronronnement du 4*4 nous berce...
Levés à 4h du matin nous atteindrons notre but à 10h30 du soir, un voyage éprouvant mais nous sommes cependant gâtés : d'habitude Pascal voyage en bus ou bien perché dans la benne d'une camionnette.
Nous découvrons le paysage de la brousse : étendues infinies où la vue n'a pas de limite, parsemées de mini-buissons, d'herbes sèches jaunes paille, de quelques arbres, et du fameux « cram-cram » qui fait mal au pieds (mini épines qui s'incrustent jusque dans les sous vêtements). Sur 800km, quelques collines de cailloux viennent ponctuer le paysage... Des chameaux étirent leur cou pour brouter les feuilles des arbres, des chèvres profitent de l'ombre d'un arbre : ombre et eau sont les 2 éléments vitaux ici… Tout paraît désert… mais la brousse est toujours habitée... attention ! quand on se croit seul pour aller aux petits coins… tout à coup surgissent des silhouettes ! ... on se demande comment les hommes peuvent subsister dans cet environnement si rude.
Niger, 2005
Maison à l'architecture si belle.
La route, le « goudron » comme disent les Africains, c'est le point de communication, au bord duquel la vie s'implante : petits villages dont l'architecture s'intègre naturellement au paysage Rien n'agresse l'œil, ni couleur ni forme qui détonnent : quelques maisons en terre, des cases de paille, une mosquée, un puits, des greniers à mil (en forme de cloche, à parois minces en terre, dans lesquels sont stockés les grains).
A 50 km d'Abalak, le paysage se vallonne, un lac apparaît : sur ses berges des j ardins où sont cultivés le mais, le mil, l'oignon, le haricot rouge, le chou, les coloquintes...
Des femmes marchent gracieusement, une calebasse d'eau sur la tête, habillées d'un pagne ou d'une jupe, avec une tunique ample et décolletée pour allaiter le petit confortablement installé dans le dos de sa maman.

Niger, 2005
Maison Tente des Enfants.

Arrivée au campement...

C'est Kabo, embarqué à Abalak qui guide notre route en pleine nuit. Soixante kilomêtres en pleine brousse : même plus de piste ! A nos yeux d'Européens, rien qui puisse nous orienter : tout se ressemble… mini buissons, herbe, mini buissons, herbe... Tout à coup Kabo ordonne qu'on s'arrête : il faut éteindre les phares, pour qu'il puisse voir ! On attend un peu inquiets... il regarde les étoiles : c'est par là !
Tout le monde est là pour nous accueillir, et on nous offre une bonne calebasse de lait : c'est la joie des retrouvailles !
Nous installons avec bonheur nos nattes sous le mini auvent de la Maison-Tente des Enfants (c'est la seule tente du campement !)

LA VIE AU CAMPEMENT

Réveil au son des pilons... dès que les premières lueurs du jour apparaissent, les femmes s'activent à la cuisine.
A 8h Molambé et Perel amènent sur leur tête les sacs « Tati » de matériel éducatif à la Maison-Tente des Enfants. Ces deux jeunes mamans ont été formées pendant 2 ans à Koirateguy par les mamans du village des lépreux ; elles y ont résidé pendant cette période avec maris et enfants. En septembre 2005, Pascal les a accompagnées pour démarrer leur propre MdE nomade en brousse... les maris étaient très heureux de retrouver leur vie nomade !
Une dizaine d'enfants arrivent rapidement : on sent leur joie d'apprendre à manipuler les jeux. Marie Annick, Noémi et Claire participent à la matinée de travail. Nous sommes très surprises par tout ce que les enfants ont déjà appris du matériel : les noms des transports, des animaux... Nous montrons de nouveaux jeux (les cylindres, des jeux de langage amenés de l'Inde...), nous échangeons avec les mamans sur l'organisation de la journée, les horaires, la formation, l'apprentissage de la langue (les enfants apprennent le français à la MdE, mais leur langue maternelle est le foulfouldé ou peulh, parlé dans le Sahel du Sénégal au Tchad.
Pendant ce temps, les hommes sont installés sur une natte tout près et suivent avec intérêt les explications pédagogiques sur le fonctionnement du cerveau et la période de l'Esprit absorbant chez l'enfant !
Nous sommes vraiment stupéfaits par la vitesse à laquelle ces enfants apprennent : ils ont une intelligence incroyable... Le lendemain au marché nous leur achetons ardoises et craies : lorsque nous leur mettons entre les mains... ils dessinent sans aucun problème, tiennent leur craie comme s'ils avaient toujours fait ça, alors que c'est la première fois ! On se demande vraiment comment ces enfants, vivant dans un environnement si pauvre, développent de telles capacités… qu'est-ce qui fait que ces enfants sont si intelligents ?? ... D'abord sans doute, parce qu'ils vivent dans un environnement où on les aime, où on prend du temps pour eux, où on leur donne de vraies responsabilités. Par exemple, Alpha, un petit garçon de 6 ans qui est une vraie « flèche » à la MdE, fait l'eau avec les hommes, va chercher les vaches, peut marcher en brousse seul sur plusieurs kilomètres pour aller au campement voisin...
Mais avec de tels progrès en 6 mois, il va falloir que nous suivions au niveau pédagogique : 2 sacs tatis cela fait peu de matériel ! Nous programmons d'envoyer un container de France en juin. Nous réfléchissons à la formation des mamans : elles savent maintenant lire des petites phrases en français... mais elles n'en comprennent pas toujours le sens, et les mots de vocabulaire sont parfois complètement décalés par rapport à leur environnement : une ferme cela ne représente rien pour elles ! On pourrait leur faire des cassettes, mais les piles sont très très chères ici… nous continuons à chercher des outils pour leur apprendre le français : si vous avez des idées n'hésitez pas !

Et les hommes pendant ce temps...

C'est le grand conseil des sages !!! Pascal, le chef et les hommes du campement, assis sur leurs nattes, se concertent sur le problème de la sécheresse. 3 années sans pluie les ont obligés à se séparer de leur vaches… comment vont-ils faire subsister leur famille la prochaine saison ?
Pascal, toute la Communauté du Pain de Vie et ses amis à travers le monde se sont mobilisés pour trouver des fonds pour financer l'achat de vaches.

Niger, 2005
Alpha avec le veau.

Vache Sacrée...

En Inde la vache est sacrée, mais au Niger la vache est plus que ça : les troupeaux sont à la fois la ressource alimentaire vitale et le compte en banque des Woodabes. Ils les vendent en général en dernier recours. Les nomades ne se nourrissent en effet généralement que de 3 aliments : le lait, la bouille de mil et une sauce à base de feuilles de baobab (un peu comme des épinards). Ces 3 aliments constituent une alimentation complète : protéines dans le lait et les feuilles, vitamines dans le lait, sucres lents dans le mil. Sans lait, tout l'équilibre alimentaire est alors détruit...
Le chef nous confie que l'an dernier, à la même saison il avait 40 veaux... aujourd'hui il ne lui en reste plus qu'un...

Marché au bestiaux

Retour à Abalak de notre petite équipe accompagnée du chef et de plusieurs hommes du campement, pour acheter les vaches.
C'est le jour du grand marché aux bestiaux, où tous les éleveurs de la région se rassemblent. Une très grande place de sable, sans aucune ombre... un grouillement de vaches, chèvres, moutons, chameaux... un brouhaha sous un soleil de plomb. Une ambiance très particulière, peuplée uniquement d'hommes à longs boubous et enturbannés, une ambiance à la fois tendue et joyeuse : on est là pour affaires, on manipule des sommes énormes par rapport au niveau de vie du pays, et surtout on se sépare de ses vaches élevées avec amour !
Nos amis Woodabes ont déjà préparé cet achat et repéré des bestiaux. Ils sélectionnent avec Pascal 9 vaches pleines, plus une vache et son veau. Nous le baptisons « Jourdain », car ce sont les enfants de la famille Jourdain qui ont économisé pour offrir ce veau. Après de longues palabres avec le vendeur, l'affaire est conclue... le vendeur nous amène dans une petite maison à l'écart pour procéder au paiement... nous sommes escortés par 5 hommes Woodabes. Le paiement va nous prendre une heure, et c'est une scène très curieuse : imaginez tout le monde assis en cercle, Pascal compte une première liasse qu'il passe à son voisin, qui compte à son tour, puis passe à son voisin, etc… lorsque la liasse a fait le tour on annonce le chiffre total... et on passe à la liasse suivante !
Le soleil est maintenant à son zenith, il est une heure de l'après-midi, mais il faut encore procéder au marquage des bêtes. On commande des lettres de métal à un forgeron, rougies au feu, elles servent à marquer le nouveau troupeau. Il faut encore les « papiers d'identité » des vaches, tickets verts officiels établis par un homme agréé du marché : noms des propriétaires, marquages successifs.

Niger, 2005

DINER CHEZ LE CHEF

Le chef nous invite à partager le dernier repas « chez lui », c'est à dire sur sa natte, dans l'espace qu'il habite, délimité par quelques branches posées parterre. Nous dégustons la bouillie de mil et sa sauce aux feuilles, et pour terminer il nous offre une bonne rasade de lait... qu'est ce que c'est bon !!! c'est un lait très parfumé, aux saveurs délicates et fruitées, rien à voir avec le lait, même frais de nos vaches européennes ou même indiennes !
Le chef et ses femmes sont très touchés que Pascal soit venu cette fois ci avec sa femme et sa fille. Nous terminons la soirée à contempler les étoiles allongés sur nos nattes, à côté des hommes Woodabés pour qui le soir est le temps des longues discussions : ils s'échangent les nouvelles de voix douces, en laissant beaucoup de temps de silence entre leurs échanges pour laisser à l'autre le temps de parler… une vraie sagesse ! Les petits garçons ne perdent pas une miette des discussions, allongés dans le sable bien silencieusement à quelques mètres de là.

RETOUR A NIAMEY... SAUVES PAR UN CHAMEAU !

Après 3 jours et demi passés parmi nos amis, nous reprenons la route. Les bagages sont vite faits car nous n'avons chacun qu'un tout petit sac à dos avec une tenue de change « au cas où on trouve un endroit pour prendre une douche » ! La plus grosse part de notre chargement est constituée par 2 nattes, 2 moustiquaires, des couvertures (précieuses car il fait très froid la nuit), une petite caisse de nourriture, un tout petit réchaud et 3 bons bidons d'eau.
Alors que nous sommes fin prêts à 4h30 du matin, notre cher 4*4 par contre refuse de partir... on pousse, on pousse… mais aucun contact électrique... le moteur refuse de démarrer !
Heureusement, Dieu a crée le chameau ! Ibrahim part à chameau chercher une batterie et un mécanicien au village le plus proche. Il revient finalement à midi, avec une batterie prêtée par le maire du village !
Nous comptabiliserons en tout 8 pannes sur notre 4*4 de location, et arriverons avec 2 jours de retard à Niamey ! au moins nous avons amélioré nos connaissances en mécanique ! en vrac nous avons changé ou réparé : le radiateur, l'embrayage, la batterie, l'alternateur... A chaque fois nous nous retrouvons au bord des routes, et devons partir à la recherche d'ombre et parfois d'eau en attendant des aides providentielles : des voitures s'arrêtent, parfois des camions qui ne voyagent jamais sans un bon mécanicien à bord.

Nous quittons Ibrahim et Mohamed avec un petit pincement au cœur…Nous avons vraiment beaucoup reçu de cette semaine passée avec eux.
Avec eux, nous confions à Dieu tous nos amis nomades, que Dieu leur donne LA PLUIE !
Claire .